La lutte continue

Merci à Têtu de m’accorder une tribune dans son édition du mois de juin actuellement en kiosques.

La version du magazine étant plus courte pour des raisons de place, je vous laisse découvrir la version longue du texte ci-dessous:

 

La lutte continue !

Nous venons d’obtenir le mariage pour tous et l’adoption. En célébrant le vote du Parlement le soir dans le Marais, je me rendais compte que pour beaucoup d’entre nous, la réjouissance était limitée. Le sentiment que beaucoup avaient pouvait se traduire par : « enfin, ce n’est pas trop tôt ! ».

En effet, le contexte du passage de cette loi n’a rien de réjouissant. La France n’a rien fait de spectaculaire, mais a simplement rattrapé son retard sur ses voisins européens. De tous les pays qui ont légalisé le mariage entre couples de même sexe, aucun n’a vécu autant de mobilisations pour s’y opposer. Surtout, ces 6 derniers mois ont été l’occasion d’une accentuation de la parole et de la haine homophobe. Nous nous y attendions car nous nous souvenions de la réaction homophobe au vote du pacs. Mais qu’a fait le gouvernement pour s’y opposer ? Hollande a eu peur de la mobilisation des homophobes et n’a pas voulu aller trop loin, en pensant que la France n’était pas encore prête pour tout.

En parlant de liberté de conscience pour les maires qui ne voudront pas célébrer de mariage, en recevant Barjot à l’Elysée, en reculant sur la PMA, en ne condamnant pas systématiquement l’homophobie, celle-ci a été légitimée comme l’expression d’une opinion valable en démocratie. Les mots sur la guerre civile, sur le sang qui va couler, les banderoles disant que la France a besoin d’enfants et pas d’homosexuels : tout cela a pu avoir lieu, et les résultats ce sont nous qui les payons. C’est nous qui nous faisons agresser. C’est nous qui avons de nouveau peur de tenir la main de nos maris dans la rue, ou de croiser des manifestants homophobes. C’est nous qui allons devoir continuer à nous battre contre les maires et officiers municipaux qui refuseront de nous marier. Maintenant que la loi a été votée, la gauche doit être claire sur ce point : refuser l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, c’est de l’homophobie. Refuser le droit au mariage pour les homosexuels, à moins d’être contre le mariage tout court et pour tout le monde, c’est être homophobe. L’homophobie étant punie par la loi, les personnes qui luttent contre nos droits doivent donc être condamnées.

Les parlementaires de gauche ont crié « égalité ». Mais des lois homophobes et transphobes sont toujours là. Les gais sont toujours interdits de donner leur sang. Les lesbiennes ne peuvent toujours pas se faire inséminer, et malgré le déclassement de la transidentité des maladies mentales, les trans sont toujours psychiatrisés et subissent toujours les mêmes protocoles transphobes. Parmi ces parlementaires, combien sont ouvertement homosexuels ? Ils se comptent sur les doigts de la main.  Pourtant, je considère qu’ils ont le devoir de faire leur coming out. Quand la loi protège des discriminations, et qu’ils ont donc la possibilité d’être honnêtes sur leur identité, il est de la responsabilité des politiques de faire ce travail de visibilité. C’est un devoir envers l’ensemble de la communauté, à moins de considérer que nos destins ne soient pas liés et qu’on puisse bénéficier des acquis des luttes de nos aînés tout en crachant sur les sacrifices qu’ils ont fait pour nous. Dire que l’on est homosexuel, ce n’est pas révéler sa vie privée mais faire part de son identité, ce que font tous les hétérosexuels sans même se poser la question ou s’en rendre compte.

Je me présente aujourd’hui avec Europe Ecologie Les Verts pour les municipales à Paris. Je le fais pour défendre les droits des minorités que personne ou très peu veulent défendre. Je fais par exemple plusieurs propositions en faveur de la communauté LGBT. Je veux que la mairie de Paris travaille avec la préfecture afin d’assurer la protection des lieux de dragues et sexuels en plein air contre toute attaque homophobe, transphobe, sexiste et putophobe ; comme cela doit être le cas pour l’ensemble de la ville. Il faut que la ville soutienne le Refuge et l’ouverture de centres d’accueil pour les jeunes victimes d’homophobie et de transphobie. Un centre d’archives des mémoires LGBT doit être ouvert, comme cela avait été promis par le PS. La violence conjugale dans les couples de même sexe doit être reconnue, et les LGBT recevoir la même protection que les femmes battues par leur conjoint. Je souhaite qu’une introduction aux études féministes et sur le genre soit possible dans les écoles parisiennes. Je propose d’autoriser le défilé de la marche des fiertés sur les Champs Elysées et de participer chaque année à l’Existrans. En matière de lutte contre le sida, je souhaite continuer des campagnes ciblées et la mise à disposition de préservatifs dans les lieux festifs. Je propose de lancer une campagne de promotion du fémidon à 1 euro, de soutenir l’ouverture de salles de shoot pour les usagers de drogues, et de rebaptiser la place Jean Paul II, « place des morts du sida ». Je souhaite aussi réaliser la promesse non tenue de Delanoë d’accorder 500 logements sociaux aux séropositifs en situation de précarité.

La communauté homosexuelle et trans ne doit pas s’endormir en pensant que tout vient d’être acquis, que tout est gagné, et qu’il n’y a plus rien à faire. Tous les LGBT ne sont pas des blancs middle-class comme nous sommes souvent présentés dans les medias. Tout le monde n’a pas le pouvoir économique d’acheter la tolérance des hétérosexuels. Que fait la république pour les homosexuels et les trans qui sont mal logés ou malades ? Que fait-elle contre l’homophobie et la transphobie en prison ?  Que fait elle pour ceux et celles qui travaillent au bois de Boulogne et à la porte Dauphine ? Nous sommes une des minorités qui a le mieux résisté à la droite et qui parvient à gagner des droits sous la gauche. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Le racisme et l’islamophobie se normalisent toujours plus. Les sans papiers sont même davantage expulsés que sous la droite. Les Roms sont toujours malmenés. La légalisation du cannabis et le droit de vote des étrangers passent à la trappe. Les travailleurs du sexe continuent d’être criminalisés et bientôt peut être leurs clients aussi.

J’ai exercé le travail sexuel pendant 10 ans sans jamais le cacher. J’ai travaillé dans la rue, en tant qu’escorte et acteur porno. Je n’ai jamais caché le fait d’être usager de drogues ou homosexuel. Je pense donc que ma candidature a du sens pour toutes les minorités qui ne sont pas considérées comme étant un sujet sérieux, dont la parole est constamment invalidée, parce que nous sommes traités comme des criminels, des marginaux, des inadaptés sociaux, des aliénés, des malades mentaux et j’en passe. Il y a toujours une bonne raison pour réduire l’autre au silence. La démocratie signifie le pouvoir au peuple et nous faisons partie de ce peuple dont la voix est toujours tue. Quelque soit le résultat que je ferai au sein d’EELV ou par la suite des municipales, je veux que cette voix soit entendue, quitte à gueuler s’il le faut. Il y a eu quelques travailleuses du sexe avant moi en politique, mais dans le contexte actuel de projet d’abolition et de pénalisation des clients, cette voix doit être entendue plus que jamais. Même si je perds, j’espère donner courage et confiance aux personnes après moi qui tenteront de faire entendre une voix minoritaire et opprimée. L’universalisme républicain abstrait qui continue de discriminer en faisant comme si tout le monde était égal dans les faits, y’en a marre.

Après l’élection de Sarkozy en 2007 et quand la droite nous interpellait en disant que « la France on l’aime ou on la quitte », j’ai fait le choix de quitter une France que je considérais raciste et que je n’aimais pas. J’ai vécu 5 ans à Londres, dans un pays libéral où la solidarité collective à la française est moins forte sur les questions sociales comme les retraites ou les services publics. Aucun pays n’est parfait. Mais je savais qu’il était impossible là bas de tenir ouvertement des propos racistes, d’être condamné pour cela et d’être maintenu au gouvernement. La France a encore beaucoup de progrès à faire dans la lutte contre les discriminations et pour la visibilité des minorités que ce soit dans les médias, le monde universitaire ou en politique. L’action affirmative ne doit plus être taboue en France et ne doit plus être appelée « discrimination positive ». Autrement nous ne sommes pas prêts d’avoir un jour une présidente noire, lesbienne ou musulmane.

La communauté homosexuelle et trans doit veiller à ne pas être instrumentalisée par les racistes et les islamophobes. Nous l’avons vu lors des débats sur le mariage pour tous : les musulmans ne sont pas plus homophobes que les catholiques ou les athées. Les parlementaires de culture musulmane ont dans leur majorité voté en faveur du mariage pour tous. L’islam concerne plus d’un milliard de personnes sur la Terre et comparer les musulmans à tel ou tel groupe terroriste, c’est comme comparer l’ensemble des chrétiens au Ku Klux Klan. Depuis le 11 septembre 2001, le contexte international de guerre contre le terrorisme a accentué cet amalgame et l’islamophobie. En France, ce thème a été porté par l’extrême droite et normalisé par la droite à des fins purement électoralistes. L’homophobie existe partout en France, et pas seulement en banlieue. Nous devons la combattre partout, en nous alliant avec les autres minorités et ne pas tomber dans le piège des boucs émissaires présentés par les droites extrêmes. La France ne doit pas connaître les mêmes dérives qu’ont connues la Hollande ou l’Autriche où une partie des gays se sont tournés vers l’extrême droite, et pire, allant jusqu’à la représenter.

Mon premier acte politique a été de dire « je suis PD »… j’avais 15 ans. J’en ai subi les conséquences, mais j’en ai acquis le respect des autres. Depuis, j’ai appris l’activisme avec Act Up, écrit « Fières d’être Putes », vécu à Londres où j’étais secrétaire du réseau des syndicalistes LGBT. Ma communauté est ma famille et je me battrais toujours pour elle.

Vallaud-Belkacem et moi

J’apprends que des emails circulent au sein de notre beau parti pour discréditer ma candidature. Est en cause un tweet que j’ai écrit en juin 2012 contre Vallaud-Belkacem, qui appelle à sa démission et qui dit qu’elle est une sale putophobe, criminelle, et qu’on continuera de l’harceler durant tout son mandat.[1]

Ce tweet a été écrit juste après son interview dans le Journal du Dimanche dans lequel elle revendique vouloir faire disparaitre la prostitution et pénaliser nos clients. Il a été écrit également juste après un zap d’Act Up-Paris et du STRASS contre elle, et qui mettait en cause sa politique et notamment l’impact qu’elle aura en termes de contaminations au VIH.

Quand j’écris ce tweet, (je lui en écris plusieurs), je lui écris avec des liens d’articles ou de vidéos de manifestations de travailleurs du sexe, et lui rappelle que nous les travailleurs du sexe, nous ne nous laisserons pas faire disparaitre, et je la dénonce comme une personne putophobe, criminelle et qu’on continuera d’harceler durant tout son mandat pour lui rappeler cette réalité.

Certaines personnes peuvent trouver cette dénonciation trop forte. On pourra toujours regretter l’excès des termes, mais ils ne sont rien en comparaison des actes de la ministre, ni ne méritent un procès en sorcellerie. Je voudrais rappeler que nous faisons face à une oppression, une personne en situation de pouvoir politique sur nous, qui veut nous faire disparaitre, pénaliser nos clients dans le but de nous priver de nos revenus, et donc nous forcer à la précarité, car elle estime que nous sommes des victimes qui méritent d’être protégées contre elles-mêmes.

Pour moi, la violence, elle est là !

Il est assez ironique de vouloir faire passer Vallaud-Belkacem pour une victime et moi pour un agresseur, quand dans la réalité des politiques actuelles c’est tout l’inverse. Dois je rappeler au passage que Valaud-Belkacem a également été élue locale à Lyon ? et que cette ville pratique une politique de répression très dure contre les travailleuses du sexe de rue, à coups d’arrêtés municipaux qui se traduisent en amendes, PVs, véhicules embarqués à la fourrières, garde à vue, etc.

Dois-je rappeler que Vallaud Belkacem exerce actuellement un chantage sur la dépénalisation du délit de racolage car elle veut absolument le faire remplacer par une pénalisation des clients ? Je salue donc le travail d’Esther Benbassa qui a tenu bon devant les pressions de la ministre et qui réussi à faire voter sa proposition de loi par le Sénat tandis que VB voulait la faire retarder, sans se soucier de l’urgence de la situation subie actuellement à cause de cette loi.

Dois je rappeler que ces politiques répressives ont des conséquences graves sur la situation des travailleurs du sexe qui subissent régulièrement des violences physiques et sexuelles sans que personne ne s’en soucie, ni ne se préoccupe du fait que leurs plaintes ne soient rarement enregistrées et que justice soit faite ? Pour moi, Vallaud Belkacem a une lourde responsabilité dans cette situation et elle est donc complice des crimes commis contre les travailleurs du sexe.

Pour autant, mon opposition à Vallaud-Belkacem ne se situe que sur cette question là, et je n’ai rien à redire sur le reste de son travail. Au contraire, j’approuve les mesures qu’elle a réussi à faire passer que ce soit sur le remboursement de la contraception ou sur la loi contre le harcèlement sexuel ou d’autres sujets encore.

Maintenant, je voudrais dénoncer à mon tour le procédé actuellement utilisé contre moi pour me discréditer. En effet, ce tweet a non seulement été circulé sans contexte, mais pire à mon sens, il a été monté de façon qu’il apparaisse dans un bloc d’autres tweets qui insultent Vallaud Belkacem de « salope », qui appellent à la tondre, et d’après ce qui m’a été rapporté, un autre que je n’ai pas vu et qui appellerait également à une « tournante ». Je reçois à présent des retours de gens qui me disent que j’appellerais au viol de Vallaud-Belkacem !

Je trouve que ça commence à devenir gros. Et que d’un coup de gueule sur Twitter, je me retrouve avec des insinuations sur moi qui sont plus que diffamatoires. Mes propos sont d’ordre politique. Jamais je n’aurais l’idée d’aller harceler autrement que politiquement, une personne, que ce soit de façon sexuelle ou autre, ni jamais je n’irais appeler à des faits de violence contre qui que ce soit, y compris mes pires ennemis politiques.

Je ne sais pas qui est à l’origine de cette campagne contre moi, mais je trouve regrettable que des camarades de parti la prennent sérieusement. Vous trouverez plein d’autres choses que mes opposants diront sur moi, comme quoi je serais un proxénète, un raciste, un sexiste, et je ne sais quoi encore. Je n’avais pas encore eu l’accusation d’appel au viol contre une personne.

Maintenant si vous voulez connaitre le travail que je mène, vous pouvez me le demander, notamment apprendre que le STRASS, syndicat que j’ai co-fondé, permet aujourd’hui à des travailleuses du sexe de faire porter leurs plaintes en Justice, y compris quand les agressions sont commises par les forces de l’ordre, qui seront peut être bientôt amenés à nous « protéger » contre nos clients. Je suis fier d’avoir contribué à la création de ce syndicat et que nous nous portions partie civile pour accompagner les victimes contre ces violences. Vous pouvez lire par exemple ce texte que j’ai écrit et qui dénonce justement la question du viol des putes, et de l’absence de crédit donné à leur parole. http://lmsi.net/Le-viol-des-putes-et-leur-parole

Je trouve ça désolant de devoir me justifier là-dessus et qu’on me prête des intentions aussi graves qui ne sont pas les miennes. Vous avez le droit de trouver que mes propos sont durs, mais pas de me diffamer et me faire dire ce que je ne dis pas.

Pour conclure, je voudrais quand même que cette question de la pénalisation des clients ne reste pas en suspens. EELV est un des seuls partis de gauche avec le NPA à ne pas se positionner en faveur de la pénalisation. Je pense qu’il sera très important de notre part de nous opposer à ceux du PS qui ont cette position sur cette question dans les débats qui vont venir, et en particulier lors des municipales à Paris, porter ce thème contre Anne Hidalgo, car je pense que la majorité des parisiens ne sont pas du tout pour la pénalisation du sexe entre adultes consentants, car c’est bien de cela qu’il s’agit.


[1] Le Tweet dit : «Démissionne sale putophobe. On va te harceler durant tout ton mandat jusqu’à ce que tu te casses. Criminelle ! »

Richard Poulin, faux expert, vrai putophobe

Les discours abolitionnistes cherchent souvent à accréditer leurs théories par des chiffres. Cette utilisation de chiffres et autres statistiques servent plusieurs objectifs. D’une part, il s’agit de défendre des politiques de criminalisation du travail sexuel, et en particulier des clients, par l’émotion que ne peut manquer de susciter chez le public l’évocation d’un nombre impressionnant de personnes qui seraient victimes des pires actes. D’autre part, il s’agit de discréditer la parole des travailleuSEs du sexe militantEs comme non représentative, en mettant en parallèle le nombre de personnes prenant la parole en public et le nombre de personnes que les chiffres utilisés sont censés représenter. Par la suite, ces discours, et ceux arguant que l’immense majorité des travailleuSEs du sexe seraient victimes de la traite des êtres humains, sont également repris par les Etats pour justifier de politiques anti-migratoires contre les travailleuSEs du sexe migrantEs. En effet, on nous explique que c’est pour leur bien, pour leur éviter d’être exploitéEs dans de potentiels réseaux de traite, qu’il vaut mieux les bloquer à la frontière ou les renvoyer dans leur pays d’origine.[1] Au vu des enjeux dont il est question, il est nécessaire que les différents états des lieux sur le travail sexuel sur lesquels vont se baser les législateurs soient le plus rigoureux possible. Le problème est qu’il n’en est rien : le plus souvent, ces chiffres sont en effet produits par de faux experts, et nous allons nous concentrer, pour commencer, sur un de ceux-ci. Richard Poulin est professeur à l’université d’Ottawa et inspire de nombreux ouvrages militants, associatifs et politiques. Un autre sociologue francophone, Lilian Mathieu, avait critiqué M Poulin, et plus généralement l’essentialisme de la philosophie abolitionniste défendue par Poulin, dans son livre La Condition Prostituée.[2] Dans un article plus récent, revenant sur la fabrication des chiffres par les faux experts abolitionnistes, Mathieu écrit ceci :

Lilian Mathieu: « La tendance à l’institutionnalisation universitaire du féminisme français comme l’important capital scolaire des animateurs du mouvement altermondialiste expliquent l’une des caractéristiques des textes que nous allons bientôt aborder : ceux-ci se posent comme des discours d’expertise, avant tout par le statut de leurs auteurs. Ceux-ci sont en effet des universitaires (tels Richard Poulin, professeur de sociologie à l’université d’Ottawa, Marie-Victoire Louis, sociologue au CNRS, ou Stéphanie Treillet, maître de conférence en économie et coauteure du livre d’Attac), signalent leurs titres académiques (à l’instar de Malka Marcovitch, qui se présente comme historienne de formation, ou de Judith Trinquart, docteur en médecine) ou invoquent leur présence dans des instances à prétention scientifique (comme le conseil scientifique d’Attac). Avancer que c’est avant tout à leur statut que tient l’autorité du discours de ces auteurs, c’est relever que celle-ci ne découle ni de la précision de leurs enquêtes (il s’agit de compilateurs et non de chercheurs de terrain), ni de la rigueur de leurs argumentations, ni des lieux de leur publication : quoique émise par des auteurs académiquement qualifiés, l’expertise abolitionniste ne se diffuse pas dans les revues et collections scientifiques mais privilégie les canaux de diffusion militants que sont sites internet associatifs et maisons d’édition ou revues engagées. On notera enfin la très forte intertextualité de ces écrits : les auteurs se citent (et se remercient) mutuellement, et les mêmes chiffres sont repris de manière circulaire d’un texte à l’autre. »[3]

En 2010, Richard Poulin s’était présenté comme expert auprès de la juge canadienne Susan Himel de la Cour d’Ontario afin de s’opposer à la décriminalisation du travail sexuel dans ce pays.[4]Cependant, la juge a décidé de ne pas retenir sa contribution ; et elle justifia ainsi sa décision:

Susan Himel: [357] “En outre, au cours du contre-interrogatoire, il a été révélé que certaines des citations du Dr Poulin pour son affirmation que l’âge moyen de recrutement dans la prostitution est de 14 ans étaient trompeuses et incorrectes. Dans son affidavit, M. Poulin a suggéré qu’il y a eu des cas de tueurs en série ciblant les prostituées qui travaillaient dans des endroits en intérieur, mais ses sources ne semblent pas étayer son affirmation. J’ai trouvé cela troublant que le Dr Poulin ait déclaré lors de son contre-interrogatoire qu’il n’est pas important pour les chercheurs de présenter des informations qui contredisent leurs propres conclusions (ou les résultats qu’ils soutiennent).”[5]

Ce que reproche Himel à Poulin, nous le retrouvons dans la critique que Mathieu porte sur son travail. [6]  Que ce soit sur le nombre d’enfants prostitués, sur le nombre de victimes de la traite, sur le nombre de prostitués en général, sur le nombre de prostituées souffrant de troubles psychiques, sur l’argent que rapporterait la prostitution aux mafias, Poulin fournit des chiffres complètement fantaisistes.[7]

Par exemple, Poulin écrit qu’il y aurait 8 000 enfants prostitués en France[8], soit environ un tiers de l’estimation du nombre total de prostitués, chiffre qui est lui-même incorrect.[9] L’ACPE, association (abolitionniste) contre la prostitution des enfants, se questionne elle-même sur l’origine de ce chiffre sur son site web.[10] En fait, dans son livre, Poulin cite deux sources : – l’une est un rapport de l’Organisation Internationale des Migrations dans lequel nous n’avons pas trouvé en ligne le chapitre sur la France. (Existe-t-il réellement?) L’autre est un rapport du Département des Etats-Unis sur la traite qui ne mentionne pas comment ces chiffres sont produits.[11] Par ailleurs, ce rapport parle de 3000 à 8000 enfants forcés à travailler, et pas de 8000 enfants. De plus, il ne parle pas uniquement de prostitution, mais de travail forcé incluant la prostitution, et d’autres formes de travail, ou de mendicité. Il n’est évidemment pas ici question de minimiser la gravité que constitueraient ne serait-ce que 3000 enfants victimes de travail forcé, mais de nous interroger sur la raison qui pousse Richard Poulin à déformer ainsi les données sur lesquelles il prétend se fonder. Poulin cite également une autre estimation de 10 000 à 15 000 enfants prostitués en France, c’est-à-dire, si l’on se réfère aux chiffres habituellement utilisés par les abolitionnistes faisant état de 20 000 prostituées en France, 50 à 75 % des prostitués de France.[12] Cette fois, il nous dirige vers un article de Claire Brisset dans le Monde Diplomatique datant de 1996, dans lequel elle parle de 10 000 à 15 000 enfants prostitués à Paris et pas seulement en France. Dans ce texte, elle ne cite aucune source pour justifier son chiffre.[13] En revanche, quand on lit le rapport de l’association parisienne Hors la Rue, 130 nouveaux jeunes ont été accompagnés en 2012 et pas uniquement pour des faits de prostitution.[14] Encore une fois, un seul enfant victime de travail forcé serait un cas de trop, mais c’est justement parce que la lutte contre le travail forcé des enfants mérite une politique efficace qu’il est nécessaire de se fonder sur des rapports qui touchent au plus près cette réalité, au lieu de la transformer et l’instrumentaliser à d’autres fins politiques.

S’agissant de la traite des êtres humains, Richard Poulin dit que « chaque année, environ 500 000 femmes victimes de la traite aux fins de prostitution sont mises sur le marché de la vénalité sexuelle dans les pays de l’Europe de l’Ouest »[15] Il cite la Commission des droits de la femme et de l’égalité des chances du Parlement européen (2003) et Europol (2001). Or, ces sources sont difficiles à trouver, et aucune méthodologie n’est fournie pour les expliquer. D’autres textes en revanche parlent de migration illégale. L’Assemblée parlementaire de l’UE parle de : « 400 et 500 000 immigrants illégaux entrent dans l’Union européenne » chaque année, dans un rapport de juin 2000[16]. Y’aurait il eu confusion entre traite des femmes à des fins de prostitution et le nombre d’entrée illégale des migrants ? De plus, Richard Poulin compare la traite des êtres humains avec la traite transatlantique des esclaves noirs. Il déclare par exemple que: « selon Pino Arlacchi du bureau des Nations unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime, au cours des années quatre-vingt-dix, en Asie du Sud-Est seulement, il y a eu trois fois plus de victimes de la traite que dans l’histoire entière de la traite des esclaves africains. Celui-ci estime que la traite des esclaves africains, qui court sur une période de 400 ans, a fait 11,5 millions de victimes, tandis que la traite aux fins de prostitution dans la seule région de l’Asie du Sud-Est a fait 33 millions de victimes »[17] Or, grâce au travail du sociologue belge Jean-Michel Chaumont, nous savons comment ce chiffre a été fabriqué sans s’asseoir sur aucune source scientifique. La première référence vient de groupes de surveillance contre la prostitution indéterminés. Mais au fur et à mesure des reprises de la citation, ce chiffre a été modifié, ainsi que la durée de temps pour laquelle l’estimation a été fabriquée, ou encore la zone géographique qu’elle concerne puisque les pays asiatiques sont cités comme des exemples de provenance des victimes de façon non exclusive.

Sur le travail de Richard Poulin, Jean-Michel Chaumont a écrit ainsi: « Si l’on pouvait soupçonner Marcovitch d’avoir quelque peu plagié Poulin, un soupçon plus grave se fait jour à présent : non seulement la source de Poulin n’est en rien une spécialiste de la traite en Asie mais de plus Poulin lui fait dire ce qu’elle ne dit pas. Soit il est incompétent (de ne pas savoir lire correctement), soit il est malhonnête (de tronquer l’information), soit il est les deux à la fois et je commence à m’inquiéter sérieusement quant à la crédibilité qu’il convient de lui accorder. »[18]

Dans une autre recherche sur la traite des blanches[19]Chaumont et sa collègue Anne-Laure Wibrin ont déjà identifié les exagérations de Poulin. Ils reprennent des citations de celui-ci sur une théorie du complot entre les Etats et les industries du sexe: « en matière de pornographie par exemple, il affirme tout de go qu’il «existe une traite légale des femmes entre les pays».[20] Ailleurs, il affirme que la réduction des êtres humains au statut de marchandises, sur laquelle nous reviendrons de suite, suppose « des complicités à tous les niveaux de la société. Les grandes organisations criminelles ” ne peuvent assurer le blanchiment et le recyclage des fabuleux profits tirés de leurs activités qu’avec la complicité du milieu des affaires et le “laisser-faire” du pouvoir politique”[21].» C’est en définitive une puissante conspiration. »[22]

Poulin vise en particulier les pays qui ont légalisé le travail sexuel. Chaumont et Wibrin le citent donc encore : « «l’officialisation institutionnelle (la légalisation) des marchés du sexe renforce les activités de l’organisation proxénète et du crime organisé ainsi que de la traite des êtres humains»[23]. C’est alors que l’on voit des «Etats qui administrent des lieux de prostitution où sont enfermés des dizaines, voire des centaines de femmes et d’enfants»[24]. Poulin ne précise pas quels sont au juste les Etats qui enferment et organisent ainsi la mise en esclavage sexuel de centaines de femmes et d’enfants; à un autre moment par contre, il donne la Suisse en exemple d’un de ces pays où le règlement cautionné par les autorités en vigueur pour les danseuses de cabaret « oblige le plus souvent la danseuse à assurer “l’animation du bar” : consommation d’alcool par les clients et prostitution».[25] En somme, des autorités suisses non précisées auraient édicté ou avalisé un règlement contraignant des femmes à se prostituer! »[26]

Poulin continue d’étonner Chaumont et Wibrin. Pour preuve des atrocités de la traite des êtres humains, Poulin cite le témoignage de deux travailleuses sociales à Belgrade, témoignage qui est repris par les deux auteurs : « Ainsi, par exemple, le «témoignage» de deux travailleuses sociales à Belgrade: «Une femme de l’Est se vend en moyenne pour 500 DM [277 dollars américains] à Berlin et est violée par dix proxénètes avant de pouvoir commencer à travailler avec les clients. De nombreuses femmes sont attachées à des cages pour des mois et de nombreuses se blessent pour être amenées chez un docteur dans le but d’échapper à leur propriétaire. On estime qu’en 1993 seulement, 55 000 femmes de l’Europe de l’Est ont été vendues de cette manière en Allemagne et qu’après un an, seulement quelques-unes d’entre elles avaient survécu [à] ce calvaire.» On l’ignorait peut-être: plusieurs dizaines de milliers de jeunes femmes étrangères contraintes à la prostitution auraient ainsi succombé à de mauvais traitements en Allemagne en 1993 sans que personne ne s’en avise… »[27]

Il semble donc à nouveau que la source de ce chiffre ne puisse être considérée comme scientifique. D’autant que l’on n’a jamais retrouvé trace des corps de ces 55 000 femmes qui seraient mortes en Allemagne en 1993. Mais pour justifier ses chiffres sur la traite, Poulin n’utilise pas que des témoignages anonymes. Il explique lui-même que toutes les travailleuses du sexe migrantes, même celles qui ne sont pas forcées, doivent quand même être comprises comme des victimes de la traite des êtres humains.[28] C’est ce que soulignent également Chaumont et Wibrin : « Critiquant l’approche unilatérale de ceux qui se bornent à pointer le rôle des déterminismes économiques, il affirme, nouvelles «données» à l’appui, qu’«il existe aussi un déterminisme social et psychologique qui prédispose certaines personnes à la prostitution» et c’est fort de cette certitude que la distinction entre prostitution contrainte et prostitution volontaire est récusée : même « derrière un choix apparemment autonome se cache donc une situation, comme j’ai tenté de le démontrer, qui oblige à faire un tel choix. Aussi ce choix n’en est-il pas un! » CQFD. Ainsi même si, par extraordinaire, on ne pouvait retrouver le règlement suisse qui oblige les danseuses de cabaret à se prostituer, même s’il devait s’avérer que le nombre des jeunes femmes assassinées en Allemagne était un peu moindre qu’annoncé, Poulin pourrait persévérer dans ses thèses : de toute façon, leur consentement ne peut être qu’apparent. Autrement dit, il y a utilisation d’un double langage : d’une part, il est affirmé que des millions d’individus sont soumis aux traitements les plus horribles, de l’autre que, même si aucune contrainte extérieure ne devait s’exercer, il resterait toujours assez de contrainte interne pour ignorer purement et simplement l’éventuel consentement de la personne concernée. De telle sorte qu’en fin de compte, bien que l’ouvrage abonde en mentions de lieux de torture et autres «centres de dressage», l’on reste dans la lignée des abolitionnistes d’avant-guerre considérant que la question de la contrainte et du consentement ne se pose pas quand il s’agit de définir la traite. »[29]

En conclusion, nous reprendrons encore une citation de Chaumont sur l’importance de fournir des chiffres corrects quand on se revendique expert scientifique.

Jean Michel Chaumont : « Tout cela pour rappeler que les chiffres importent. Le militant qui, faisant confiance aux prétendus « experts », annoncerait des chiffres aussi absurdement erronés ne serait plus pris au sérieux par personne et c’est l’ensemble de son discours qui serait disqualifié : s’il se trompe aussi massivement sur ce point précis, comment lui accorder notre confiance sur quoi que ce soit d’autre? Imaginons encore que l’erreur ne soit pas corrigée et que les estimations farfelues inspirent les politiques publiques : que les estimations soient 32 fois plus hautes ou 32 fois plus basses, dans tous les cas de figure, ces politiques seraient inéluctablement vouées à de retentissants échecs –des échecs dûment sanctionnés, espérons-le, par les électeurs légitimement furieux des gaspillages effectués avec l’argent de leurs impôts. Au-delà de l’atteinte à la crédibilité des militants, c’est la pertinence et l’efficience de l’action collective, publique ou non, qui seraient minées si les diagnostics des situations problématiques étaient basés sur de telles estimations. Je sais bien que l’optimisme béat qui a pu prévaloir à certaines époques quant à la capacité des sciences sociales à guider les politiques publiques n’est plus de mise. Mais j’en appelle à un élémentaire bon sens : il va de soi qu’aucune action collective publique ou privée ne peut être menée s’il existe de tels écarts entre les représentations et les réalités. J’en conclus que les « experts » qui fournissent de telles estimations aux militants adoptent des comportements complètement irresponsables et que, loin d’être leurs véritables alliés, ils décrédibilisent les causes qu’ils défendent et fourvoient leur action. »[30]

Les amalgames et les faux chiffres produits par Richard Poulin peuvent donc faire douter sérieusement de sa prétendue expertise scientifique sur le sujet des industries du sexe. Or, ce ne serait pas si grave, si son travail n’avait pas pour but de justifier des politiques anti-traite et anti-prostitution qui limitent les libertés migratoires des travailleuSEs du sexe et les criminalisent. De ce fait, Richard Poulin est non seulement un faux expert, mais un vrai putophobe.


[1] Nicolas Sarkozy : « Que l’on ne vienne pas m’expliquer que je fais une mauvaise action en raccompagnant chez elle une personne qui se trouve dans un pays qu’elle ne connaît pas, où elle est exploitée par des proxénètes sous la contrainte de la violence ! » Sénat, 14 Novembre 2002,http://www.senat.fr/seances/s200211/s20021114/sc20021114046.html

[2] Lilian Mathieu, La condition prostituée, Textuel, coll. « la discorde », 2007

[3] Lilian Mathieu « De l’objectivation à l’émotion. La mobilisation des chiffres dans le mouvement abolitionniste contemporain », Mots. Les langages du politique 3/2012 (n° 100), p. 173-185. URL : www.cairn.info/revue-mots-2012-3-page-173.htm

[4] Stella, voir particulièrement : 3 : bedford VS Canada http://www.chezstella.org/stella/?q=Bedford

[6] Lilian Mathieu « De l’objectivation à l’émotion. La mobilisation des chiffres dans le mouvement abolitionniste contemporain », Mots. Les langages du politique 3/2012 (n° 100), p. 173-185. URL : www.cairn.info/revue-mots-2012-3-page-173.htm

[7] Richard Poulin, « Prostitution, crime organisé et marchandisation », Revue Tiers Monde, no 176, 2003, p. 735-769.

Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Paris, Imago, 2005

Richard Poulin, Abolir la prostitution. Manifeste, Montréal, Sisyphe, 2006

Richard Poulin, « Prostitution et traite des êtres humains. Libéralisme et marchandisation des femmes et des fillettes », Prostitution et traite des êtres humains, M. Claude, N. La Violette, R. Poulin éd., Montréal, L’Interligne, 2009, p. 27-54.

[8] Richard Poulin, Les enfants prostitués, l’exploitation sexuelle des enfants, Imago, 2007

[9] Thierry Schaffauser, Combien de travailleurs du sexe sommes nous ? Le Monde, 2 juin 2010http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/02/combien-de-travailleurs-du-sexe-sommes-nous-par-thierry-schaffauser_1366353_3232.html

[12] Danielle Bousquet, Guy Geoffroy, la prostitution en France, 2011 http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3334.asp

[13] Claire Brisset, Enfances décomposées, Le Monde Diplomatique, aout 1996 http://www.monde-diplomatique.fr/1996/08/BRISSET/5788.html

[15] Richard Poulin, Quinze thèses sur le capitalisme et le système prostitutionnel mondial, 2005http://encorefeministes.free.fr/prostpoulin.php3

[16] Parlement UE, Immigration clandestine et lutte contre les trafiquants, juin 2000http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/AdoptedText/ta00/FREC1467.htm

[17] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p67

[18] Chaumont Jean-Michel,  Le militant, l’idéologue et le chercheur », Le Débat. n°172, novembre-décembre 2012, pp. 120-130, p5http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/etes/documents/militant_version_Debat.pdf

[19] Chaumont Jean-Michel, Anne-Laure Wibrin, Traite des Noirs, traite des Blanches : même combat?, Cahiers de recherche sociologique, n° 43, 2007, p. 121-13http://www.erudit.org/revue/crs/2007/v/n43/1002483ar.pdf

[20] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p236

[21] Ibid. p262

[22] Chaumont Jean-Michel, Anne-Laure Wibrin, Traite des Noirs, traite des Blanches : même combat?, Cahiers de recherche sociologique, n° 43, 2007, p. 121-13http://www.erudit.org/revue/crs/2007/v/n43/1002483ar.pdf

[23] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p174

[24] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p58

[25] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p88

[26] Chaumont Jean-Michel, Anne-Laure Wibrin, Traite des Noirs, traite des Blanches : même combat?, Cahiers de recherche sociologique, n° 43, 2007, p. 129http://www.erudit.org/revue/crs/2007/v/n43/1002483ar.pdf.

[27] Ibid. p130

[28] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, Interlignes, 2004, p171

[29] Chaumont Jean-Michel, Anne-Laure Wibrin, Traite des Noirs, traite des Blanches : même combat?, Cahiers de recherche sociologique, n° 43, 2007, p. 130http://www.erudit.org/revue/crs/2007/v/n43/1002483ar.pdf

[30] Chaumont Jean-Michel,  Le militant, l’idéologue et le chercheur », Le Débat. n°172, novembre-décembre 2012, pp. 120-130, p5http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/etes/documents/militant_version_Debat.pdf pp 9 et 10

Seronet me consacre un article

Merci Seronet… http://www.seronet.info/article/paris-2014-thierry-schaffauser-fait-ses-propositions-61365

Extrait:

Militant des droits des LGBT, militant écologiste, militant des droits des travailleurs et travailleuses du sexe, Thierry Schaffauser a lancé une campagne pour être la tête de liste écologiste à Paris lors des municipales de 2014. Fin avril, il a publié ses propositions sur treize domaines. Seronet vous en présente quelques unes.

Pourquoi les minorités sexuelles et de genre doivent soutenir les femmes voilées

Mon texte publié aujourd’hui sur Minorités

http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1486-pourquoi-les-minorites-sexuelles-et-de-genre-doivent-soutenir-les-femmes-voilees.html

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Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser – Dimanche 12 mai 2013

Pute, pédé , drogué, immigré, ancien d’Act Up, il vit à Londres om il est devenu président de la branche sex work du troisième syndicat du Royaume-Uni, le GMB. Co-fondateur de la Pute Pride et du Syndicat du Travail Sexuel, directeur pour l’Europe du Global Network of Sex Work Projects. Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes.

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Que l’on soit trans, pédé, gouine, pute ou musulmane, les discriminations opèrent souvent de la même façon.

Premièrement : Droit d’exister dans l’espace public

De nos jours, les dominants ne peuvent plus éliminer physiquement les minorités en les tuant comme ils ont pu le faire dans le passé. Ça ne passerait plus trop comme méthode, c’est trop voyant. Du coup, ils s’attaquent à notre existence dans l’espace public qu’ils tentent de se réserver pour eux seuls. Ils vont absolument défendre le droit à une vie privée dans laquelle le sexuel ou le religieux peuvent s’exprimer. Mais dans les faits, on pourrait plutôt dire que ça ne doit surtout pas sortir de cette sphère privée. Sauf bizarrement pour l’hétérosexualité ou le catholicisme qui ont parfaitement le droit de s’exprimer dans la sphère publique. Ils sont même valorisés, par exemple, lors de l’élection d’un nouveau pape ou du mariage hétérosexuel d’un prince étranger. Seules les minorités religieuses et sexuelles n’y sont pas trop les bienvenues. Bien sûr, il y a les discriminations et les violences qui ne sont pas légales, bien que souvent tolérées, quand la police a du mal à enregistrer les plaintes, que les enquêtes ne sont pas instruites, et que la justice ne les condamne pas. Mais il y a aussi des lois spécifiques qui sont votées et qui, de fait, institutionnalisent ces discriminations, que ce soit contre le racolage public, le mariage jusqu’alors réservé aux hétérosexuels, ou l’interdiction de porter un symbole religieux ostentatoire. C’est comme quand on vous dit que les homos ne posent pas problème en soi, mais seulement voilà ils ont une manie de s’afficher, surtout devant des enfants. C’est comme ces putes qui représentent une nuisance publique sur nos trottoirs, surtout quand elles sont étrangères d’ailleurs. Et enfin ces femmes voilées qu’on ne peut vraiment pas louper.

2°) Fierté et prosélytisme

Certaines d’entre nous ont sans doute peur de se tenir par la main dans la rue, de s’exposer à la violence, mais courageusement beaucoup d’entre nous prennent le risque de racoler, d’être belle et visible, de porter une perruque ou un voile. Nous refusons d’avoir honte de ce que nous sommes. Nous refusons de nous cacher. Au contraire, nous sommes fières. Nous sommes fières d’exister dans un monde qui ne veut pas de nous. Nous sommes fières de lutter, ne serait ce que par notre visibilité, contre les discriminations à notre égard. Nous sommes fières de défier les regards réprobateurs que nous fassions la fête sur un char, racolions sur un trottoir, ou allions chercher nos enfants à la sortie de l’école laïque. On nous accusera forcément de vouloir imposer notre mode de vie et notre culture aux autres. On nous accusera de vouloir détourner les enfants du droit chemin, d’être des pédophiles, des proxénètes ou des islamistes. Nous répondrons simplement que nos identités ne sont pas nationales, et que l’égalité n’est pas l’effacement des différences, ni l’injonction à l’intégration au modèle dominant.

3°) Libre disposition et contrôle sexiste du corps

Certaines personnes diront que nous ne sommes pas féministes, que nous défendrions la subordination des femmes et l’aliénation de leur corps. C’est une vision très « ni putes ni soumises » de la libération des femmes, qui ne doivent être ni trop pute, ni trop soumise, qui doivent en fait rester enfermées dans un juste milieu intenable, car on leur reprochera toujours d’être trop, soit l’un, soit l’autre, tout simplement parce qu’elles oseront des libertés ou refuseront des avances. Et si on arrêtait tout simplement de dire aux femmes ce qu’elles doivent faire de leur corps ? Si on arrêtait avec ces lois spécifiques qui pénalisent les femmes soit disant pour leur bien ? Si on arrêtait d’interdire aux femmes ce qu’elles veulent être et pénalisions plutôt les hommes qui les forcent à être et faire ce qu’elles ne veulent pas ? Comment défendre alors le droit des femmes à ne pas être forcées de porter le voile ou de se prostituer, si on ne leur garantit pas non plus le droit de le faire si elles le veulent ? Comment défendre le droit à l’avortement tout en maintenant l’interdiction de la PMA ?

4°) Théories de l’aliénation et déni de sa capacité d’adulte

Et puis qui décide de quoi ? Pourquoi les minorités ne sauraient elles pas ce qui est bon pour elles ? Pourquoi toujours porter le soupçon sur leur parole ? Pourquoi les protéger contre elles-mêmes ? Et au final, qui ça arrange de ne pas avoir à prendre en compte ce que les minorités ont à dire ? Lorsque les femmes se battaient pour le droit de vote, on les accusait d’être manipulées par l’Eglise pour leur refuser. Jusqu’en 1981, la sexualité des adolescents gais n’était pas légale car on les pensait trop facilement manipulés par leurs ainés. Aujourd’hui on accuse les travailleuses du sexe d’être manipulées par des proxénètes et les musulmanes par leur famille. Aujourd’hui on continue de psychiatriser les trans ou de dire que les putes souffrent de troubles psychiques, comme on tentait autrefois de guérir les homosexuels. On continue de vouloir réinsérer socialement les putes, de les considérer comme des inadaptées sociales, et l’on dit que les femmes voilées sont perdues dans l’obscurantisme. Tout ça n’a qu’un but: invalider la parole des minorités et maintenir le pouvoir des dominants qui veulent s’ériger, à notre place, en experts de nos vies.

Pourtant nos paroles sont riches, articulées, ancrées dans un féminisme d’émancipation qui ne s’appuie pas sur l’intervention de la police, de l’état ni des frontières. Nos luttes sont bien la preuve que nous n’avons pas besoin de sauveur suprême, et que nous pouvons nous libérer par nous-mêmes, en alliance avec toutes les autres minorités qui subissent les mêmes mécanismes d’oppression. Le samedi 18 mai à 15h place de Chatelet les Halles, 1 rue Pierre Lescot, aura lieu une manifestation contre l’islamophobie. J’invite tout le monde à la rejoindre. http://www.facebook.com/events/167877330043244/